Interview exclusive du joueur de poker François Montmirel
Revue du Poker : Bonjour François Montmirel, depuis combien de temps joues-tu au poker ?
François Montmirel : Depuis 1976 ! Je sais, c’est loin, mais je n’avais que 13 ans à l’époque. Je joue dans les tournois internationaux depuis 1992.
RDP : Comment t’es-tu mis au poker ?
FM : Après avoir vu le film « Le Kid de Cincinnati » à la télé, j’ai eu une sorte de flash et j’ai compris immédiatement que ce serait MON jeu. Dès le lendemain j’ai joué sur la table de cuisine d’un copain, et de manière régulière ensuite, au lycée, à l’université… Ma première partie dans un casino date de 1992, au casino Victoria de Londres – j’y étais encore il y a 10 jours, et je peux dire que les lieux ont bien changé… en mieux.
Si on faisait un saut de 10 ans en arrière, vous ne reconnaîtriez pas l’ACF. Il n’y avait pas de table de no-limit, rien que des tables de pot-limit en dealers’s choice. Les joueurs de l’époque étaient très polyvalents, alors qu’aujourd’hui, ils sont beaucoup plus spécialisés. Pour ma part je ne regrette rien, je suis très « tao » et je m’adapte aux transformations. Par exemple, j’aime bien les joueurs de casinos français qui sont très différents des joueurs de cercles. L’approche est plus ludique, et cela donne un nouveau challenge car il ne faut pas croire qu’ils soient plus faciles à battre. Cela oblige à s’adapter en permanence, à changer son jeu. Chaque table est une nouvelle table, un nouveau challenge.
RDP : Si tu ne joues pas en France, où joues-tu ?
FM : J’ai toujours aimé jouer à l’étranger, en Autriche, aux Pays-Bas, en Angleterre, à Vegas… On voit du pays, les voyages forment la jeunesse, et je sais que le jour où je ne voudrai plus voyager, je serai devenu un vieux trognon irrécupérable !
En plus, à l’étranger j’arrive mieux à me concentrer parce que je me sens isolé des joueurs français, je me sens plus contraint de faire attention à mon jeu. Mais je n’ai pas l’outrecuidance de me considérer comme un joueur professionnel. Je suis juste un joueur semi-pro. Personne ne me sponsorise et j’ai toujours géré ma bankroll avec le plus grand sérieux. Elle ne me permet pas de jouer dans des tournois à buy-in élevé comme 5K ou 10K euros. Je me polarise sur des tournois moyens, de 200 à 1.000 euros. Le reste du temps, eh bien… je m’occupe de ma petite famille et je travaille pour Fantaisium, ma maison d’édition.
RDP : Es-tu un joueur de cash ou de tournois ?
FM : De plus en plus un joueur de tournois. Mais cela est dû à mon emploi du temps : j’ai de moins en moins de temps à consacrer au poker, alors je préfère me concentrer sur des événements précis plutôt que de suivre une série de sessions de cash. Je joue à peu près 25 tournois live par an. Je sais, c’est peu, mais d’un autre côté cela me permet de mieux les préparer. Ajoutons à cela un bon nombre de Sit&Go en ligne, majoritairement du heads-up.
RDP : Tu as aussi joué au blackjack…
FM : C’est vrai, j’ai été pro pendant 18 mois au début des années 1990. C’était exaltant, j’allais souvent à l’étranger, je gérais ma vie de pro comme un homme d’affaires… Mais à la longue, je me suis lassé. Le comptage des cartes est ardu, vous êtes fliqué, vous êtes toujours sur la brèche. Et surtout, c’est l’époque où sont apparus les premiers tournois de poker en Europe. Je suis donc revenu à mes premières amours. J’ai écrit trois livres sur le blackjack, un qui dévoilait ma méthode, « Blackjack Gagnant », un autre qui expliquait les dessous mathématiques du jeu, « Blackjack Structure », puis un plus vulgarisé, « Blackjack apprenez l’excellence ».
RDP : Quelques grands pros viennent aussi du blackjack. En quoi cela aide-t-il pour jouer au poker ?
FM : Le calcul mental, la rapidité d’esprit… la discrétion aussi. Il faut aussi beaucoup se surveiller au blackjack pour ne pas être démasqué comme compteur. C’est utile aussi au poker pour éviter de générer des tells.
RDP : Justement, les tells… Tu as écrit un livre sur le sujet, « Poker Code » ?
FM : Je voulais rajeunir le travail remarquable qu’avait fait Mike Caro en 1984 dans son « Book of Tells », le remettre à jour et le compléter aussi, avec les tells de tournois, les tells de manipulation et les tells sur internet. La gestuelle est très riche, c’est un domaine fascinant auquel je suis me toujours intéressé. C’est un livre que je voulais écrire depuis très longtemps, et le boom du poker m’y a aidé. J’ai profité de deux « poker camps » au Brésil avec Pascal Perrault et Fougan pour prendre mes photos, 400 photos en tout. C’est un gros travail d’équipe, finalement. « Poker Code » va être bientôt traduit dans des langues étrangères.
RDP : Parle-nous de tes autres livres…
FM : « Poker Cadillac » est celui dont je suis le plus fier. Je voulais qu’il comble un manque en 2006, car il n’y avait rien de sérieux en français sur le Hold’em no-limit. Il m’a demandé beaucoup de travail et j’en ai été récompensé, car beaucoup de ceux qui l’ont lu le conseillent à leurs amis. Le petit dernier, c’est « Poker Duel », car il n’y avait rien non plus en français sur la dernière étape avant la victoire en tournoi, celle qui va décider du vainqueur. En 2007, dans un salon des jeux à Paris, j’avais testé avec le public les « double heads-up » (affronter deux joueurs en même temps) et j’avais adoré. C’est à partir de ce moment-là que j’ai voulu écrire ce livre.
RDP : Comment choisis-tu les livres que tu va publier ?
FM : Je cherche à éviter les répétitions dans ma collection. Donc j’ai commencé par signer des accords avec des éditeurs US pour faire mon choix ensuite. La théorie du poker est couverte par Sklansky, la pédagogie de tournoi et de cash par Harrington, la polyvalence du jeu par Brunson, et autour de cette ossature viennent se greffer des auteurs francais (Renoux pour le Sit&Go, ManuB pour le jeu pro, moi-même) ou étranger (Negreanu pour le small ball…) pour constituer une collection à la fois de premier ordre et éclectique. Le tout dernier est « Poker Tao », un livre de sagesse destiné aux joueurs de poker intermédiaire et pros. C’est la première fois qu’un livre de sagesse est publié en France sur le poker. Ca ne m’intéresse pas de publier des choses qu’on a déjà plus ou moins lues. Je veux amener du nouveau pour les joueurs de poker francophones.
RDP : Tu écoutes de la musique en jouant. Quel type de musique ?
FM : Une musique qui me donne une ambiance globale qui m’aide à me concentrer. Sade, Swing out sister, Keith Jarrett, Alan Stivell, du dub aussi…
RDP : Tu portes des lunettes noires à table ?
FM : J’en amène toujours, mais je ne les utilise pas toujours. Cela dépend de la visibilité, et aussi de mon humeur. De l’adversaire également. Si j’ai des adversaires très affûtés sur les tells, je peux être amené à les mettre. Cela conforte mon jeu et je peux regarder sans être vu.
RDP : Que fais-tu pour progresser ?
FM : Je lis les livres que je publie, et bien sûr ceux que j’écris ! D’autre part je trouve des articles intéressants sur le web, en permanence, surtout en anglais, de joueurs inventifs. Il faut aussi penser à lire des interviews de grands joueurs car ils lâchent par-ci par-là des pistes de recherche qui valent leur pensant d’or. Depuis quelques années, je m’intéresse aussi aux techniques de concentration, d’auto-hypnose, que je pratique de plus en plus. Je joue plus à l’aise grâce à elles.
RDP : Quelle est ta motivation, ton objectif au poker ?
FM : Pour moi, le poker est un art de vivre. Je détesterais passer la moitié des mon temps entre deux avions, des heures assis dans les casinos à me battre contre d’autres joueurs qui sont dans le même cas que moi. Je ne suis pas fait pour être joueur pro, ou alors il faudrait que j’aie 25 ans et aucune attache, comme du temps où j’étais pro du blackjack. Ce n’est plus mon cas aujourd’hui.
En revanche, je suis pro du poker en ce sens que c’est le poker qui me fait vivre. Depuis mon premier livre en 1984, j’ai toujours cherché à innover dans mon domaine, celui de l’édition. Pendant des années, j’ai écrit ou publié des livres sur le poker avec des tirages minables, mais j’ai tenu bon. Cela a payé puisqu’à partir de 2004, en gros, de nombreux opérateurs ont fait appel à moi pour les conseiller : la Columbia pour le film de James Bond « Casino Royale », le Groupe Barrière, l’Ecole Française de Poker que j’ai co-fondée avec son initiateur, les éditions First, Micro-Application, Assouline, Poker Magazine… J’étais déjà là avant l’expansion du poker, mon objectif est de continuer à l’accompagner.
RDP : Quel regard portes-tu sur les jeunes joueurs actuels ?
FM : Eh là, je ne suis pas encore si vieux ! C’est vrai qu’il y a beaucoup de très jeunes joueurs extrêmement talentueux au poker. Ils ont une appréhension du jeu tout à fait hors du commun. On pourrait presque dire qu’ils sont FAITS pour le poker. Malheureusement, pour un génie, il y en a 10.000 qui n’ont pas l’étoffe et qui risquent de très dures désillusions. Si j’ai un conseil, ce sera de ne surtout pas se donner le poker comme seule voie d’avenir. Demain, le poker sera peut-être moins porteur, il restera peu de places de libres pour les nouveaux. Donc il faut avoir une autre corde à son arc, un métier à côté. Dans la mesure où les places de joueurs pros sont limitées, pour jouer intelligemment au poker, il vaut mieux être joueur semi-pro. C’est d’ailleurs aussi le cas pour de nombreux autres sports.
RDP : As-tu une devise ?
FM : « L’homme ne joue pas au poker, le poker se joue de l’homme ». Elle dit la difficulté que nous avons à maîtriser ce jeu.
RDP : Parlons un peu de ton blog : www.over-pair.com
FM : J’ai longtemps hésité avant de le créer car je me doutais que cela allait me prendre du temps ! Mais enfin, le poker est ma passion et cela méritait bien un blog je crois. A l’époque, ce que je lisais dans les quelques blogs de poker qui existaient ne me satisfaisait pas, d’autant que certains avaient pour seul objectif de servir des clics pour les bannières d’affiliation. J’ai créé le mien début 2006, pour ne parler que de mes créations au départ, et de mes tournois. Puis, de fil en aiguille, je l’ai ouvert à une certaine actualité du poker et à mes conseils pour les lecteurs que cela pouvait intéresser. Il a été utile notamment pour éclairer les esprits lors des remous juridiques de 2006-2007.
Mon blog me sert aussi pour parler d’une manière plus personnelle des choix de livres que j’édite, et pour présenter en avant-première des extraits de ces livres. L’écrit reste mon média de base, et le blog s’y adapte bien.
RDP : Je te remercie d’avoir répondu à mes questions et pour ta sympathie. Nous continuerons bien entendu à te suivre avec beaucoup de plaisir sur www.over-pair.com !
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